Interview - Tribeqa
Interview croisée Tribeqa / Hocus Pocus, le premier étant un groupe nantais protégé du second. Interview sous forme de mots croisés entre Josselin, amoureux du balafon qui propulse un hip-hop instrumental teinté de jazz,
funk, musique africaine… et un 20Syl toujours avide de découverte, de rencontres et de création. Du bien-être que procure la musique à la façon de diriger les musiciens pour parvenir à un résultat cohérent, où le but est de prendre du plaisir sur scène, tous ensemble !
Balafon
Tribeqa (Josselin) : Je joue du balafon chromatique dans le groupe Tribeqa. C'est la colonne vertébrale de notre musique, le son qui lui donne toute sa couleur. Avant je faisais partie du groupe de hip-hop Karré Magik, qui a commencé à peu près en même temps qu'Hocus Pocus, et qui était un groupe acoustique. J'ai reçu un balafon chromatique par un ami africain, un chef batteur qui vient du Burkina Fasso. Il m'a fait faire mon instrument. Quand le groupe de hip-hop s'est terminé, dans lequel je jouais du vibraphone, j'ai décidé de monter ce groupe là à partir d'un jeu un peu spécial. Toutes les compositions sont inspirées à partir de cet instrument. Je joue à l'européenne sur un instrument traditionnel, mais à quatre baguettes, avec une façon jazz, et c'est ce qui donne cette couleur si caractéristique. Les quatre baguettes permettent de jouer quatre notes à la fois, donc de faire des accords, ce qui enrichit la musique et le show !
Composition
T: C'est un acte de création très personnel. Tu né avec, c'est un besoin, tu es obligé de vouloir composer, sinon tu ne vis pas bien.
Hocus Pocus (20Syl) : J'ai cette même déformation, ça doit être un gène, un truc en plus que certains ont, ce besoin d'être créatif. Si je passe une journée sans avoir créé quelque chose, que ce soit un dessin, un morceau, un texte ou autre chose, je vais me coucher mal à l'aise. Il faut que je produise quelque chose dans la journée. Pas mal de musiciens et d'artistes en général ont cette déformation. Joss le fait avec son savoir-faire qui est peut-être plus "académique" puisqu'il a appris la musique. Moi je l'ai apprise mais à toute petite échelle, puis vite je me suis approprié certains outils pour pouvoir composer à ma manière. Mais chacun à sa manière on compose et on en a besoin avant tout.
T: C'est un besoin vital. L'autre fois j'étais en train de conduire le camion pendant une tournée. Il y a une idée qui m'est venue, j'ai été obligé d'arrêter le camion, d'enregistrer le truc et ensuite on est reparti, donc les gars ont un peu halluciné. Ou même quand tu te couches le soir, tu as envie de dormir et tout d'un coup tu as une idée qui te vient, ça trotte, si tu en l'enregistres pas, tu ne dors pas. Du coup tu rallumes la lumière et ta famille hallucine un peu.
Touche-à-tout
HP: Ça rejoint la question précédente. C'est à dire que je me considère comme une éponge qui a besoin d'apprendre, de tester des choses. Je suis curieux, j'ai toujours envie, et j'ai l'impression qu'une vie ne suffira pas à faire tout ce que j'ai envie de faire. Je rêverais d'être réalisateur, d'être dessinateur, de faire de l'animation, d'être instrumentiste comme Joss… Quelque part c'est un peu malsain d'être comme ça, parce que tu fais plein de choses, mais tu ne les fais pas à fond. J'essaie tant que possible d'aller au bout des quelques choses que je maîtrise le plus, c'est à dire la production musicale, le deejaying avec C2C, l'écriture – dans mon domaine parce que je ne me considère pas comme un grand écrivain au sens littéraire. En ce moment je suis en train de faire un clip pour le morceau "100 grammes de peur" en dessin animé, image par image. C'est une curiosité de faire les choses et d'essayer de créer.
Pochettes
HP: Je n'ai pas eu le temps de m'en occuper. C'est la première fois que je ne fais pas la pochette d'un disque d'Hocus Pocus ("16 pièces", troisième album du groupe, est sorti le 15 mars 2010, ndlr). Mais ce sont des Nantais donc ce n'est pas allé bien loin. C'est le collectif Level Art qui a créé cette pochette. Et je t'avoue que ça a été dur pour moi de laisser ça entre les mains de quelqu'un d'autre.
T: Sur la notre ("Qolors", second album du groupe, dans les bacs le 14 avril 2010) on retrouve tout le côté boisé qu'on avait à la base, les quatre instruments de Tribeqa : le balafon, la guitare, la batterie et la contre-basse ; toute cette couleur très boisée, très naturelle, très chaleureuse. On a un petit phénomène comme 20Syl dans le groupe, Benj Blw! (Benjamin Bouton, ndlr) qui n'est pas seulement batteur et producteur, mais qui est aussi graphiste. Il était parti sur l'idée du bois, de nous faire une pochette en dessinant un arbre. Ensuite on a fait bosser un designer-dessinateur, qui nous a sorti ce baobab avec des flèches en bas, pour les racines, qui vont chercher dans toutes les directions, que ce soit le hip-hop, le jazz…
Bien-être
HP: En ce qui concerne Hocus Pocus j'essaie que le bien-être soit du point de vue musical puisque déjà en composant, j'essaie de me donner à moi-même des frissons, comme quand je peux écouter un classique de Stevie Wonder ou Donny Hathaway, où tu as presque la larme à l'oeil. Mon but ultime quand je compose quelque chose c'est de me faire ça à moi-même, c'est un peu égoïste. Pour l'écriture, le texte lui-même, c'est encore une autre démarche, c'est l'idée de prendre les points de vues originaux, de surprendre. Là, la question du bien-être est ailleurs, plus dans le côté spirituel, d'aller piquer là où les gens ne s'y attendent pas forcément.
T: C'est un tempérament. 20Syl et moi on a le même tempérament dans la vie, à être assez positif. Ce qui fait que ça ressort naturellement dans les compositions.
HP: Moi ce serait l'inverse. Je serais plutôt un mec pessimiste, à voir le noir, et du coup je me sers de la musique pour corriger le tir.
T: Ça ne se sent pas parce que dans les instrus que vous choisissez ce sont toujours des accords très chaleureux.
HP: C'est parce que c'est une thérapie, quelque part.
T: On a un peu les mêmes thèmes mais une façon différente de les exprimer.
Hip-Hop instrumental
T: C'est un choix. Avec le Karré Magik, j'ai vu ce que c'était de composer quand on a un chanteur. Et quand on a beaucoup d'idées, le fait de devoir se mettre sur un couplet/refrain de chanteur c'est hyper brimant, personnellement. Alors que si on a vraiment plein d'idées, faire des équivalences, tenter des choses, le mieux à faire c'est de travailler l'instrumental dans un premier temps, et ensuite d'avoir des featurings. Une fois qu'on s'est soulagé, qu'on a donné tout ce qu'on voulait, là on fait des remix à partir de toutes les idées qu'on a eues. C'est une démarche inverse. On part d'une idée qu'on a dans la tête, après on la joue en répétition, puis elle est développée, et c'est souvent moi qui décide de la direction. J'enregistre tout, je réécoute et les idées viennent comme ça, toutes seules.
HP: Le schéma classique ce sont mes machines et une idée de base. Ensuite je vais avoir des idées pour les musiciens en leur demandant de jouer quelque chose. Eux parfois vont m'amener plus que ce que je leur demande à la base, ou m'emmener ailleurs, c'est ce qui s'est passé quand on a travaillé avec Joss. On a posé du balafon et du vibraphone sur des choses que je n'avais pas du tout prévues à la base. C'était spontané, je bosse un peu comme ça avec tous les musiciens. Il y a d'autres morceaux où on change de schéma, c'est le musicien qui m'amène une idée sur laquelle je vais travailler en la faisant passer parce que j'appelle le "filtre" Hocus Pocus. Je me considère comme un filtre dans le groupe, qui va canaliser les énergies et les idées musicales de chacun pour en faire Hocus Pocus…
T: … pour garder une cohérence dans la musique. Pour que Hocus Pocus n'ait pas un morceau dans l'album qui soit à côté, il faut qu'il y ait 20Syl qui trie au bout d'un moment. Sinon tout le monde part un peu en freestyle et on se retrouve à faire un morceau reggae quand ce n'est pas ce qu'on cherche. Dans Tribeqa c'est exactement pareil c'est à dire que même si je suis forcément influencé par le jeu des musiciens – je leur donne une idée mais ils vont l'interpréter d'une certaine façon – au bout d'un moment il faut que quelqu'un décide.
HP: Je pense qu'il faut toujours dans un groupe quelqu'un qui ait une idée assez précise de ce qu'il veut faire du projet, pour que ce soit cohérent. Le but n'est pas de faire plaisir à tout le monde, c'est de réussir à avoir un projet cohérent, et après, le plaisir on le trouve sur scène de toute façon, en interprétant les morceaux. A partir du moment où tu as un ligne directrice très cohérente, les gars ne cernent pas forcément où on veut aller dès le début mais quand le morceau arrive au bout ils comprennent ce qui se passe et voient comment on va s'amuser en le jouant sur scène.
Interprétation
HP: C'est un gros travail que nous faisons, de laisser aussi une place au public dans les morceaux, ce qui n'est pas forcément le cas sur le disque. A chaque morceau, il y a toujours quelque chose de prévu pour l'intervention du public, pour la communication avec les gens. C'est un travail en répétition, en s'imaginant, en se projetant sur la réaction du public. On fait aussi un travail d'enchainement entre les morceaux, qui est très important, pour ne pas avoir de cassures entre chaque morceaux, que le concert soit une espèce de machine qui avance, où tu te laisses emmener. On essaie d'avoir quelque chose de très dynamique et d'aller chercher l'énergie même dans des morceaux où il n'y en a pas sur le disque.
T: C'est vrai qu'on n'a pas du tout la même approche. J'ai vu le live d'Hocus Pocus le 7 avril (2010, à l'Olympic de Nantes, ndlr), ça déchire ! Avec Tribeqa, on a une autre approche, plutôt au sein des morceaux. On va faire des morceaux de dix minutes avec cinq instrus dedans, qui sont toutes liées par quelque chose. On n'utilise pas forcément des textes mais on utilise la voix différemment, en faisant des sons, ou en scandant carrément, avec par exemple cinq chanteurs sur le devant de la scène qui scandent un refrain en boucle. C'est une autre approche, toujours sur une base groove…
Équivalences
T: Ce sont quasiment des formules mathématiques, c'est à dire qu'on a un tempo dans une pulsation et si on passe sur un autre tempo, en l'amenant d'une certaine façon, c'est hyper kiffant.
HP: Pour donner une image, si tu as une boucle qui tourne sur 1, 2, 3, 4 – d'un seul coup tu vas la faire tourner sur 1, 2, 3 et ça va créer une boucle un peu bancale qui va donner une autre image de la musique.
T: Comme le pass-pass aux platines, mais quand c'est bien fait…
Nantes
HP: Pour moi c'est ma base créative où je me ressource pour créer, parce qu'à Nantes on a du temps. Ce que tu fais en trois jours à Paris tu peux le faire en une journée à Nantes. Et ça, ça n'a pas de prix. C'est pouvoir prendre le temps de prendre du recul et de se retrouver chez soi pour se recharger, pouvoir créer, c'est hyper important. J'ai besoin de cette tranquillité.
T: Pareil, c'est ma ville natale, où je trouve toute mon énergie, toute la tranquillité. Et il y a une grande famille de musiciens, que ce soit rock, electro mais surtout groove, plein de monde avec qui on est assez d'accord sur plein de choses. Il y a Hocus Pocus, Tribeqa, Smooth, Beat Torrent… Et comme on a chacun notre idée artistique, on ne se marche pas dessus, on se respecte, on fait des featurings, donc finalement c'est assez kiffant.
Groove
T: Le groove à la base c'est la musique africaine, c'est à dire toutes les tourneries, etc. Après il y a l'évolution par les Etats-Unis du blues, du jazz, du hip-hop. Toute cette culture c'est ce qui nous relie. Le fait qu'on fasse un pont avec l'Afrique, etc. On aime les mêmes choses, le groove c'est aussi ça.
HP: Le groove, c'est aussi l'humain, parce que le même morceau joué par deux musiciens différents, il va groover une fois et pas l'autre. C'est le rythme qui va être bien joué et réussir à te faire danser , tout simplement.
Propos recueillis par Bongo
pour www.cosmichiphop.com
04/2010 | Photo : DR
Facebook
MySpace
Twitter