Interview Papillon
Après son passage éclair à Paris où il en a profité pour butiner sur les projets de quelques amis et poser un rap de velours sur l'album de
Cyrille Daumont, Papillon s'est envolé à nouveau vers le Michigan où il habite.
Nous n'avons pas résisté à la tentation de découvrir les secrets de cet artiste éclectique et surprenant à l'indéniable créativité. Une interview passionnante où Papillon révèle sa démarche profonde de créatif et nous livre des conseils en or...
« what is new is old, and what is old is new » Bootsy Collins
Top Instru : Tout d’abord un mot sur la crise, les médias parlent ici de beaucoup de pauvreté aux USA. Toi qui vit à Détroit dans le Michigan, qu’est-ce que tu vois ?
Papillon : Oui ici c’est énorme ! Détroit a vécu un boom industriel, les compagnies ont fait beaucoup d’argent avec les usines automobiles, mais maintenant les grosses voitures ne se vendent plus car elles sont trop chères et consomment trop. Les usines ferment et beaucoup de gens se retrouvent sans emploi. Ici on a l’impression par exemple que Chrysler montrait que l’entreprise allait super mal pour accepter plein d’argent du gouvernement, le temps pour les grosses têtes de se sauver avec des bonus, puis de faire banqueroute malgré tout et fermer les usines sans jamais rembourser !
Ce qui est frappant c’est de voir les différences d’un quartier à un autre : par exemple les universités ont plein de tunes et sont une sorte d’îlot qui va bien au milieu de ce bordel, à quelques kilomètres de quartiers où c’est la zone.
Top Instru : Revenons à la musique. Comment es-tu devenu rappeur et qu’est-ce qui t’a amener à l’écriture ? Quelle est ta base ?
Papillon : En fait il faut un peu distinguer la musique et l’écriture car pour moi cela de vient pas du même endroit. D’abord si j’écoute du hip hop depuis très longtemps - car c’est ma génération, j’ai toujours écouté beaucoup de styles différents. Ma mère est une Américaine qui kiffe le jazz, le classique, la bossa etc, mon père avait une boite de nuit à Paris et une collection assez mortelle de musique antillaise, traditionnelle et Reggae et donc j’avais plein de trucs dans mes oreilles mais je ne m’étais pas encore approprié un style. Le rap m’a permis de m’approprier quelque chose qui en tout cas n’appartenait pas à la génération d’haut dessus. Même si le rap était bien plus vieux que moi, ce n’était pas dans mon foyer ou ma famille.
Vers 12 ans avec un pote on a récupéré 2 platines cassettes et on a commencé à créer des boucles plus ou moins carrées en copiant de cassette à cassette pour faire nos instrus. Je prenais les disques de mon père et je copiais l’intro d’un morceau, puis la suite à partir d’un autre titre etc.
Si tu veux, je ne suis pas né avec « le rap à la radio ». Ca change pas mal de choses. Maintenant les jeunes, tout de suite ils prennent exemple sur quelqu’un, ils ont un message, ils sont fâchés avec quelqu’un, ils sont fâchés avec Sarkozi, ils reprennent des formules ici où là, il faut que ça tourne en 16 mesures, on se vend, c’est « l’ego trip », est-ce que là j’ai bien parlé de moi, est-ce que j’ai bien dit mon nom plusieurs fois de différentes manières etc. Tout est très formaté, que ce soit au niveau de la structure des phrases ou des expressions elles-mêmes.
A l’époque il n’y avait pas autant d’exemples à copier et chacun faisait son propre style. Cela se retrouvait à tous les niveaux, par exemple au niveau des fringues. Chacun récupérait ce qui lui plaisait, une grosse parka, un t-shirt découpé à la main, un coup de bombe sur une casquette, un chapeau haut de forme, des lunettes de ski, des trucs un peu cinglés… ça voulait dire : tu trouves ton style et tu représente, tu représente ton quartier, tu représente déjà toi-même, tu ressemble déjà à toi. Tu vas trouver dans le manque de moyens et le manque de budget un style qui te ressemble, et tu vas dire dans tes phrases je fais ci, je fais ça, on va savoir tout de suite d’où tu viens et qui tu représentes, un quartier, une communauté, « je suis le roi de telle rue » etc… Il y avait plein d’options et tu pouvais montrer ta personnalité ou celle que tu t’inventais de plein de manières différentes. C’était à échelle humaine et tu pouvais avoir un retour immédiat.
Maintenant le hip hop c’est toute une autre image : il faut devenir une star, être un business man. Les quartiers n’ont pas changé, les gens parlent pareil, c’est la loose pareil, sauf que quand on en vient à l’expression artistique, il faut dire ce qu’a dit l’autre dans son morceau mais à sa manière parce qu’il faut faire le dur, selon la définition du « dur » de 2009. Moi ça me déplait carrément, car comment veux-tu créer quelque chose d’artistique alors que tu es en train de t’inquiéter d’une image économique ?
Dans la démarche, moi j’écrivais des délires, je faisais le con, je faisais le malin, je voulais faire le beau gosse, je voulais faire un peu la star et je m’inventais un style. J’essayais de trouver comment dire quelque chose d’une façon que personne n’avait fait avant. Le défi était de trouver comment dire les choses à ma manière et qu’on ne puisse pas confondre !
Je pense que le frein maintenant pour beaucoup de gars qui écrivent du rap, c’est qu’ils pensent trop à « comment je m’exprime aussi bien que untel ». Je vois souvent l’erreur de chercher des phrases toutes faites. Je trouve plus intéressant de chercher des trucs qui n’ont jamais été faits.
Top Instru : As-tu déjà pris des claques qui t’ont calmées, par exemple en battle ou en open mic ?
Papillon : Pas vraiment car j’ai toujours fait attention de ne pas monter sur scène si je ne le sentais pas.
Je me souviens d’une soirée - je devais avoir 18 ans à peu près - je suis descendu au Folies Pigalle à Paris avec 6 copines qui étaient mes voisines, qui connaissaient ma musique et qui aimaient bien m’entendre chanter. J’étais là pour danser mais comme il y avait un mic, ça a tourné « vas-y monte sur scène ! » etc. Là haut ça se la jouait un peu et ça se bousculait pour attraper le micro, des gars de 2 fois ma taille… tout d’un coup il fallait vraiment que j’assure ! Dans une ambiance free style où il n’y avait personne vraiment pour gérer le truc, avec mes cheveux long je n’avait pas trop le profil rappeur, ça faisait un peu « toi pousse toi, de toute façon ça sert à rien, on sait même pas pourquoi t’es monté, barre toi d’ici… ». Plutôt que de me décourager ça m’a énervé, mais bon - vas-y c’est pas grave - j’ai attendu. Il est arrivé un moment où le gars qui venait de prendre le micro devant moi pour se la jouer, il a une grosse montée de flip et il est devenu tout rouge. Tout d’un coup il ne faisait plus ses 2 mètres, il devenait tout petit et n’était plus du tout intimidant. J’ai pris le micro et comme depuis le temps que ça durait, moi j’écoutais le rythme au lieu de faire le malin, j’ai attendu tranquillement le premier temps du prochain cycle, j’ai enchaîné direct et c’était fini, j’ai déchiré et je me suis fait plaisir. Imagine les copines qui étaient toutes folles !
En fait j’ai eu la chance que ce ne soit pas moi qui me fasse calmer ce soir là car j’ai attendu, j’ai pris de temps que le micro me tombe dans les mains. Et c’est comme une leçon dans la vie : si t’as rien à dire, tu ne parles pas, c’est tout. Et c’est comme dans la musique, c’est comme en studio, il y a des notes que tu ne joues pas, des phrases que tu ne dis pas et c’est pas grave, on t’en voudra pas… Et il ne faut pas t’en vouloir parce que tu as l’impression d’avoir raté l’occasion de devenir une star, parce que tu n’as pas chanté à telle ou telle occasion alors que tu ne le sentais pas.
Par contre le jour où tu t’y mets, tu veux faire ton morceau, il faut l’avoir bien préparé. Il faut avoir pris les devants d’écouter le rythme, de savoir que tout texte ne marche pas sur n’importe quel rythme même si c’est du 4/4. Donc j’ai toujours eu ce truc là de préparer les morceau, ou du moins, moi de me préparer au morceau.
Top Instru : te préparer au morceau ?
Papillon : Par exemple parfois tu es invité sur le beat d’un autre ou sur un projet qui n’est pas le tien, tu n’as pas le temps de te préparer dessus mais tu te prépares à chanter. Tu te mets dans un état, un peu comme un acteur prêt à improviser, d’accepter de jouer le jeu. Lorsque ça va être ton tour, c’est comme une proposition que tu ne dois pas rejeter. Il y a toujours un rythme à récupérer ou une mélodie à compléter. Il faut te rendre disponible à la musique et pas vouloir absolument placer un texte que tu avais prévu. Des fois c’est tant pis, ce n’est pas ce texte là. Calme toi, écris-en un autre sur place car même en 20mn tu auras écrit un meilleur texte. Si ça ne vient pas, adapte celui que tu avais fait.
Top Instru : Comment fais-tu pour éviter d’être à côté de la plaque ?
Papillon : Un truc que j’utilise c’est que si c’est à moi au prochain tour, je vais me laisser capter par un instrument et je vais imiter un son ou une mélodie. Je vais prendre ce qui est déjà là en accentuant des détails. Si j’entends une mélodie, je vais la compléter, si j’entends un instrument avec un son rond, je vais chercher des mots qui sonnent rond et je pars avec ça. Je prends la musique comme un décor que j’intègre et c’est ça qui me donne ma transition. Si tu pars de la musique, tu ne peux pas être à côté de la plaque. Si tu as un peu plus d’expérience, tu peux faire quelque chose d’inattendu ou de décalé exprès. Sinon accepte ce qui est déjà là et places-toi dessus.
Top Instru : En tant qu’improvisateur, comment t’entraînes-tu à être prêt à toute éventualité ?
Papillon : Ca s’apprend à force de le faire. Je me prépare.
Toute la musique que je fais n’est pas de la musique que je mixerais. Tous les textes que j’écris ne seront pas des textes que j’interprèterais. En fait je me prépare, c'est-à-dire : qu’est-ce que je ferais si j’étais dépendant d’une situation ? Comment je parlerais si je suis dans une ambiance où il y aurait de la foule ? Tu peux imaginer le contexte et te préparer en t’habituant et en pratiquant. Le jour où ça arrive pour de vrai, quelque part tu l’as déjà fait, c’est moins flippant.
Top Instru : Où trouves-tu ton inspiration ?
Papillon : Le truc de base c’est de se mettre une instru en boucle et d’écrire, d’écrire.
L’autre système c’est d’écrire sans musique. Quand tu auras la musique, tu adapteras ton texte à la musique.
Des fois j’ai des périodes : chaque fois que j’entends un truc, j’essaye de m’intégrer dessus, d’improviser dessus. Le vrai truc c’est de se rendre disponible car tous les contextes sont différents. Ce qui est fondamental c’est de se préparer à toute situation. Donc c’est d’utiliser toutes les situations qui se présentent et d’essayer d’exister malgré tout. Comment chanter malgré tout ? Comment faire passer un message malgré tout ? Comme ça, si un jour on te propose de chanter sur un morceau qui ne t’inspire pas particulièrement, tu sais quand même t’exprimer.
Ca vient d’abord par accepter le son de ta voix, comme quand tu écoutes ton répondeur, assumer ta voix, ce que tu n’aimes pas dedans, apparemment quand même c’est toi et il n’y pas le choix… et puis de construire avec. Et si j’avais une grosse voix, je chanterais autrement. Je me dirais que je peux en profiter pour chanter plus lentement ou plus gras. Alors que si j’ai une voix plus aiguë, dès que ça chauffe un peu je vais pouvoir accélérer. Comme un oiseau : il siffle, il fait des trilles super rapides, ça correspond à sa vibration, ça correspond à son timbre, ça correspond à sa personne. Donc avant tout, assume qui tu es et décide de chanter selon ça et construire comme ça, et ne jamais te mettre en comparaison avec quelqu’un d’autre.
Top Instru : pas facile… Comment fais-tu ?
Papillon :
- Si je peux donner un conseil à tout le monde, c’est d’abord ne jamais dire un truc que tu ne penses pas car une fois que c’est sur la bande, il faudra assumer plus tard, et puis te ne sauras pas le dire !
- Ne faire que ce que tu aimes et que ce qui te fais plaisir. Et si en parallèle ça peut te permettre de séduire une fille ou de gagner des tunes, tant mieux pour toi !
- Réfléchir avant de parler. Dis ce que tu as envie de dire et trouve ta façon de le dire, tu seras plus intéressant. Au début les gens n’auront pas l’habitude, ils vont peut-être trouver ton style bizarre, mais si toi tu kiffes, il y aura forcément quelqu’un d’autre qui va kiffer quelque part.
- En fait si personne ne kiffe et toi tu kiffes, c’est que t’as peut-être trouvé un truc spécial… Si personne ne kiffe et toi tu n’est pas convaincu, là c’est vraiment râpé ! lol !
Top Instru : Quelles techniques d’écriture utilises-tu ?
Papillon : Parfois tout d’un coup tu écris très vite car tu as les idées qui fusent, et puis tu reprends ton texte, relis-le, relis-le, et re-écris le sur papier, quitte à remplir des cahiers, ça permet aussi de mémoriser visuellement. C’est important d’entraîner sa mémoire car ça s’entend tout de suite quand quelqu’un est en train de lire au micro.
Pour écrire, je chante le texte en boucle, et si à la 4ème mesure ça ne tourne pas, je corrige un petit truc mais je ne repars pas à partir de la 5ème mesure. Je reprends toujours au début et je regarde si ça s’enchaîne bien avec la suite. Il y plusieurs éléments dans le chant : la poésie, le rythme, le sens et aussi la respiration, la ponctuation etc. Si tu écris un truc en pièces détachées, il y a des passages où tu vas être déstabilisé, tu vas manquer de souffle, perdre ton groove, et du coup tu ne peux pas être à 200% convaincu de ce que tu fais.
Le souffle : la voix c’est comme un instrument, il faut bien reprendre son air, quand tu as fini une phrase et que tu as un trou, respires tout de suite, n’attends pas de repartir pour respirer juste avant le premier mot. Tu peux remplir tes poumons instantanément, ce n’est pas la peine de prendre de longues respirations. En t’entraînant à reprendre ton souffle rapidement, tu pourras par exemple développer un style où on a l’impression que ça va super vite et que ça ne s’arrête jamais.
Donc en reprenant toujours tout le texte au début, d’abord tu intègres ce qui est déjà en place, et puis tu es obligé de trouver les bons moments où tombent les placements pour les respirations, les appuis rythmiques etc. Si tu te plantes à la 15ème mesure, c’est pas grave, tu repars au début. C’est un morceau à toi que tu as écris, c’est consistant, c’est un vrai truc, c’est pas juste des formes que tu vas coller ensemble. Si tu enregistres un truc et que c’est pourri, ou pire c’est « presque bien », tu deviens ouf ! Tout le monde va te dire « c'est bien c'est bien », mais toi ça va te rester sur le ventre. Donc ne pose pas si tu n’es pas sûr. Et pour être sûr, travailles avant !
Site officiel: www.myspace.com/papillonthepeanutbutterfly
Photo Papillon par Tegwin Deacon
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